Mise en lumière des talents du réseau des Anciens de Gay-Lu : portraits de personnalités, parcours d’anciens élèves ou enseignants du Lycée Gay-Lussac, valorisation d’initiatives remarquables, annonces de distinctions, présentation de projets portés par des membres du réseau, qu’ils soient élèves, personnels du Lycée, anciens, ou partenaires.

Lucas Destrem, ancien du lycée (2007-2010), a repris le plan de la RATP et y a modifié tous les noms de stations pour les remplacer par des dénominations valorisant les lieux d’art et de culture de l’agglomération parisienne. Un plan en forme de soutien à un secteur durement touché par la crise sanitaire et les consignes en vigueur en conséquence.

Dans la réalisation de ce plan, il y a la rencontre de plusieurs passions. Celle de la cartographie – j’ai dessiné des cartes avant de savoir lire. Celle du métro parisien, de son folklore et de ses ambiances, pour lesquels j’avais eu un véritable coup de cœur étant enfant, même si aujourd’hui, partagé entre Limoges et surtout l’Ariège, je le fréquente peu. Enfin celle de la toponymie, c’est-à-dire à la fois le corpus global des noms de lieux qui nous entourent, et la discipline qui, à la croisée de la géographie, de la linguistique et de l’histoire, les produit et les étudie.

Au départ, ce plan, c’est un cadeau de Noël pour mon jeune frère, parisien depuis quelques mois et nouvel élève d’une école de théâtre, l’Ecole du Jeu. Une sorte de carte de bienvenue dans la ville-lumière et capitale.

Plan Métro Culturel

Plan culturel du métro de Paris, par Lucas Destrem – Tous droits réservés

Un important travail d’identification et de sélection des lieux

Concrètement, j’ai réalisé ce plan à partir du plan original de la RATP, en vigueur fin 2020 et accessible à tous en ligne. Tous les vrais noms de stations – environ 500 qui apparaissent sur ce document – ont été retirés, puis remplacés par un nouveau toponyme (que l’on pourrait appeler “stathmonyme”, du grec σταθμός, stathmós [arrêt, station]). Il s’agit de stations de métro mais aussi de RER, transilien et tramway. Je n’ai inventé aucune localisation. J’ai simplement rajouté quelques stations de train de banlieue qui n’apparaissent pas sur le plan mais que j’avais à cœur de mentionner, principalement dans l’ouest parisien. Mais l’idée était vraiment de conserver ce plan qui parle à tout le monde, même vu de loin. C’est une signature graphique de la RATP, et au-delà, de Paris. Presque une marque. C’est ce qui en fait la force, le caractère iconique, au-delà de son rôle pratique de plan.

Les nouveaux noms choisis renvoient à des lieux d’art, de culture et de loisirs situés à proximité. J’ai donc sélectionné des musées, des monuments historiques, des bibliothèques, des théâtres, des cafés culturels et musicaux, des salles de concert, des ateliers d’art, des centres socio-culturels, des parcs de loisirs, des institutions médiatiques, des centres d’archives, des cinémas, des écoles d’art, des pôles de recherche, des librairies, des centres culturels étrangers… Des lieux connus côtoient des sites plus confidentiels. J’avais notamment à cœur de valoriser les lieux de la petite couronne, afin de souligner la vitalité des départements limitrophes en matière de création, d’éducation à l’art, de tourisme culturel.

Au terme d’un long travail d’identification des différents lieux, permis par le croisement de plusieurs sources et bases de données (Google Maps, carte interactive de la ville de Paris, index régional des lieux culturels…), j’ai dû procéder à un complexe exercice de sélection, dans un vaste tableau Excel, où à chaque station étaient associés différentes possibilités hiérarchisées par distance. Ce travail m’a conduit à retirer certains lieux dans l’objectif de produire des noms compréhensibles, lisibles, suffisamment courts, aussi agréables à dire que possible, et crédibles, comme s’ils devenaient les stathmonymes de demain. J’ai en outre mis un point d’honneur à valoriser l’ensemble des champs du patrimoine et de la création culturelle, du théâtre de marionnettes aux lieux d’histoire, des espaces de création contemporaine aux lieux d’éducation à l’art…

 

Mettre en lumière la richesse du tissu culturel… et sa fragilité

Ce faisant, à la lumière d’une actualité marquée par les restrictions visant l’ensemble des professionnels du secteur de la culture, des arts et du divertissement, ce plan m’a paru faire écho aux incertitudes sur l’avenir proche de tous ces acteurs, toutes ces structures, et donc avoir une portée collective.

L’objectif de ce plan est donc aussi devenu de valoriser des institutions, des objets et des acteurs et actrices culturel.le.s durement touchés par la crise sanitaire du Covid-19, dont les perspectives économiques et psychologiques sont souvent bien sombres. Cet impact est tangible pour moi, car il concerne plusieurs personnes de mon entourage, comme beaucoup d’entre nous, qu’ils soient eux-mêmes artistes ou tout simplement férus de sorties culturelles. Ceci m’a poussé à vouloir rendre public ce plan, de manière à très modestement attirer l’attention de tous sur cette situation très difficile. Il s’agit aussi d’attirer l’attention sur la richesse et la diversité du tissu socio-culturel et artistique de la région parisienne, de mettre en évidence le patrimoine vivant que ces différent.e.s acteurs et actrices protègent, valorisent, étudient et créent, en permanence, et de rappeler combien ces lieux sont essentiels à l’équilibre de tout un chacun, en ce qu’ils créent du lien, de l’émotion mais aussi font vivre des millions de personnes en France.

 

La toponymie, un jeu linguistique, commercial, politique…

Soucieux de procéder dans les règles, j’ai sollicité et obtenu l’autorisation du service juridique de la RATP pour la publication en ligne de ce plan adapté du plan original dont elle détient la propriété intellectuelle. C’est aussi pour cela que je n’en ferai pas commerce.

Ce plan détourné interroge aussi notre rapport à la toponymie urbaine, à la fois intime et quotidien, collectif et politique : les noms de lieux forment un paysage linguistique riche, dense, mouvant, qui vise à faciliter les déplacements et le repérage, et qui en même temps donne à lire et à comprendre l’histoire des sociétés, la confrontation des mémoires, le poids changeant des représentations, des valeurs morales et des idéologies qui sont successivement brandis puis honnis par les différents régimes de gouvernement… Le matériau toponymique, à la fois pratique et symbolique, est aussi un formidable terrain de jeu que les communicants, les décideurs politiques, les entreprises investissent de plus en plus (on se souvient peut-être de la campagne de publicité de la SNCF qui mettait en scène de faux panneaux routiers français mentionnant “Quancoune” ou “Saint-Gapour”).

Dans ce paysage de noms de stations, les lieux de culture sont finalement peu nombreux. Rares sont donc les noms à n’avoir pas été modifiés : Musée d’Orsay, Arts et métiers, Musée de Sèvres… On peut s’amuser à les repérer. On peut aussi “jouer” autrement : constater que les noms de femmes sont moins rares que dans l’odonymie traditionnelle. Preuve qu’on a davantage associé les personnalités féminines à des lieux de culture qu’aux voies de circulation ? Preuve aussi que les lieux de culture, assez récents pour l’essentiel (médiathèques municipales, centres socio-culturels), ont été édifiés et nommés à une époque où la question de la parité et de la présence des femmes dans l’espace public s’est imposée à tous avec nécessité, et particulièrement dans un premier temps, il faut le dire, dans les municipalités de gauche comme Paris ou l’est parisien.

Je n’avais pas anticipé la circulation aussi rapide de ce plan. J’ai été touché par les innombrables remarques positives, les encouragements, les mots très chaleureux, les demandes d’édition et le partage par certaines personnalités du cinéma ou par certains hauts lieux culturels, mais aussi la déception de ceux qui n’ont pu être retenus sur le plan… Ce plan n’a évidemment pas la prétention d’apporter des solutions, mais puisse-t-il ancrer au maximum dans nos esprits la nécessité de défendre l’accès à la culture pour tous, sans distinction d’âge, d’origine, de territoire, sans discrimination entre les différents courants, les différentes formes d’expression. Ayons à la fois conscience de la chance que nous avons, dans notre pays, de pouvoir profiter d’une offre culturelle aussi riche, et de la grande fragilité de ce milieu, qui exige des décideurs une urgente attention et des usagers et citoyens que nous sommes tous, une solidarité exemplaire qui pourra s’exprimer quand les salles rouvriront.

Quant à moi, cela m’a donné l’envie de faire d’autres plans qui continueront d’inviter au jeu tout en portant un message ! Peut-être sur Limoges ?

 

Vous pouvez suivre le travail de l’auteur, Lucas Destrem, sur son site internet : Géo_Graphismes.

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Le temps de lire : “Des livres et vous”. Retrouvez chaque mois à l’antenne de RCF Limousin notre camarade Laurent Bourdelas, pour de nouveaux conseils de lectures, et une rencontre avec un écrivain. Passionné de littérature, il partage avec enthousiasme ses découvertes, ses coups de cœur, au fil de rencontres. Rendez-vous un mardi par mois à 11 heures pour cette émission originale.

 

Laurent BourdelasLaurent, pouvez-vous nous parler de cette nouvelle émission littéraire ?

J’ai commencé à faire de la radio alors que j’étais en classes préparatoires littéraires au lycée Gay-Lussac.

J’ai travaillé sur différents médias, en particulier RCF Limousin et France Bleu Limousin, pour des chroniques et des émissions consacrées à l’histoire, la culture et la littérature. Mon objectif premier est de faire partager ces passions et mes coups de cœur aux auditeurs: des spectacles, des évènements et surtout des livres (fiction, poésie, histoire…) – aussi bien d’écrivains nationaux et reconnus que d’auteurs écrivant en région.

Comme je pratique cet exercice depuis près d’une quarantaine d’années, j’ai la chance d’entretenir des liens avec la plupart des éditeurs et des milieux culturels, ce qui me permet de considérablement enrichir mes programmes.

Mon nouveau magazine a pour titre “Des livres et vous” car je suis persuadé depuis toujours que la lecture est une émancipation, peut-être la principale.

Retrouvez toutes les émission sur RCF Limousin.

 

Retour sur les émissions de 2020…

MARDI 15 DÉCEMBRE – Des livres et vous avec Stéphane Fradet-Pulzan

MARDI 17 NOVEMBRE – Des livres et vous avec Martial Andrieu

MARDI 20 OCTOBRE – Des livres et vous avec Paul Greveillac

 

Intéressés par la culture ? Suivez dans le Mag, au fil du temps, les actus des Anciens de Gay-Lu au fil des publications, sorties… dans la rubrique “En librairie”, mais aussi au cinéma, sur les ondes… et plus si affinité !

 

Il faudra patienter jusqu’en 2023 pour explorer de nouveau sa demeure charentaise, antre d’une fascination orientale et d’une enfance heureuse, galerie d’une vie peuplée par l’appel de la mer et l’ardeur du souvenir. Le confinement ne nous permettant pas pour l’heure d’approcher les murs blancs du musée rochefortais, Romain Artiguebère nous livre son regard sur une face méconnue de l’œuvre de Loti.

 

Pierre Loti – Source Selvejp pour WikimediaCommons

Né il y a 170 ans au cœur du Saintongeais, le marin-écrivain a légué aux curieux une double autofiction, source d’inspiration à l’heure des réclusions forcées. Homme de l’Atlantique, bercé par les délices du pays basque et l’insularité nostalgique de sa chère Oléron, Julien Viaud est aussi le conteur d’un Orient fascinant. Derrière le spahi de Saint-Louis et le fantôme d’Aziyadé se tient toute la fragilité poétique d’un conquérant subtil, animé par un esprit voyageur que nous lui connaissions mais aussi attaché à une terre des origines qu’il sanctifie et muséifie à l’envi. Sous la vareuse trempée du révéré Borda sommeille en fait un pieux conservateur, gardien du royaume juvénile et du fortin des Viaud. Çà et là, aux abords d’une Charente immuable et discrète, qui coule sur son fief comme une artère vitale, il enchâsse un reliquaire d’objets, de sons et de pensées pour nourrir le décor de ses cahiers précoces. Dans Le Roman d’un enfant et Prime Jeunesse, respectivement publiés en 1890 et 1919, Julien Viaud donne à découvrir un pays : son passé. Galerie de souvenirs prolongés, antre des sensations, des chimères perpétuées. L’explorateur ardent, lauréat du prix Vitet à seulement 36 ans, dévoile ainsi toute sa fragilité mélancolique, alliage de réminiscences naïves et d’impressionnisme littéraire. En goutant à cette prose traversée par le regret des temps anciens, c’est bien à Marcel Proust – initié par sa mère aux écrits de Loti – que nous songeons sans nous fourvoyer. Le papillon citron-aurore, fil rouge des commémorations immatérielles, fait donc écho à la madeleine de tante Léonie, à cette conscience affective entrée dans la postérité des mots. L’ambivalence du rapport à la demeure, aux terres familières peuplées de souvenirs et d’odeurs, élève ce testament lettré en écrit inspirant à l’heure du confinement.

Son propre nom est un jeu sonore qui invite à saisir l’ardeur voyageuse du marmot de Rochefort. Loti, dont le patronyme allégorique est déjà en lui-même un appel au départ (il est emprunté à la langue polynésienne), semble aujourd’hui réduit à l’exotisme flamboyant de ses desseins d’enfant. A son évocation, nous songeons naturellement aux clichés délirants d’un zélé du grimage, élégamment drapé dans de longues toiles d’Orient, vêtu en Albanais ou surmonté d’un fez. De Dakar à Kyushu sans ignorer Stamboul et les îles tahitiennes de la reine Pomaré, le père d’Aziyadé narre jusqu’aux jouissances intimes des exils temporaires. Dans un style élégant, dont le raffinement ne fut que tardivement reconnu par les gardiens de notre Académie (il y fut admis en 1891 et apprit la nouvelle à bord d’un navire mouillant dans la rade algéroise), l’écrivain charentais a légué des portraits qu’une grappe de censeurs conspue aujourd’hui en dénonçant le racialisme ambiant d’un siècle finissant. C’est là un misérable procès par contumace, une sournoiserie dont les esprits étriqués cultivent le piquant et qu’il convient dès lors d’ignorer. Car derrière les déguisements fastueux et souvent truculents d’un Loti amateur de parures, sommeille chez cet auteur aujourd’hui méconnu la beauté contrariée de la mélancolie et les embruns subtils d’une vie intérieure enfouie sous l’apparat festif du voyageur. Viaud prétend figer sur le papier “la vétusté des choses, vague conception des durées antérieures » à lui-même et sa « mélancolie rêveuse en présence des vieux murs, des choses anciennes et du vieux temps”. On aurait donc tort de le restreindre à un primitivisme littéraire, à des quêtes foisonnantes ou à une simple frénésie de l’excursion. Si l’exploration est évidemment pour lui une aspiration, un appel transcendant aux allures de vocation, elle est aussi un déchirement tant la terre familiale revêt chez Julien Viaud une dimension charnelle et mémorielle. C’est précisément ce rapport ambivalent à une intimité enfantine aussi douce qu’oppressante que Loti donne à lire au fil des pages.

C’est à ce nouveau confinement que je dois la découverte du Roman d’un enfant, autofiction savoureuse dont je ne soupçonnais ni la volupté stylistique ni la résonance avec notre actuelle condition.

Pierre Loti chez lui dans sa pagode par Dornac. Salle dite “La Pagode japonaise”. Source WikimediaCommons

Nous le savons, la lecture est bien souvent affaire de rencontres. Sans le rassemblement fortuit des conditions indispensables à sa fertilité, point de plaisir ou de compréhension. C’est donc à ce nouveau confinement que je dois la découverte du Roman d’un enfant, autofiction savoureuse dont je ne soupçonnais ni la volupté stylistique ni la résonance avec notre actuelle condition. L’œuvre est traversée par une attention appuyée aux vétilles du quotidien, que la mémoire polit, rassemble et magnifie. Armé d’une insolente sensibilité, Loti brave dès l’enfance le couperet de l’oubli. Devant l’inanité de ses repos dominicaux et la torpeur des ruptures vacancières, il dresse ainsi la plume et saisit ce qu’il nomme les “arrêts de la vie”. Ces instants sont pour lui des temps morts féconds, où il perçoit déjà la “notion infuse de la brièveté des étés, de leur fuite rapide, et de l’impassible éternité des soleils”.

S’il est admis par beaucoup que la littérature libère en tant qu’elle brise la réclusion, le récit de l’intimité lotienne est d’autant plus fondamental qu’il porte en lui les germes de la vocation navale de l’écrivain tout en exaltant le regret des fiefs abandonnés. Cette œuvre, qui perça pourtant peu dans la bibliographie iodée de l’écrivain, est donc celle du tiraillement, le port d’attache de la Limoise et le souvenir d’Oléron concurrençant constamment l’attrait de l’inconnu et des rivages inexplorés.

Le Roman d’un enfant symbolise la fragilité poétique de la Mémoire, le souffle d’un souvenir à la fois guide et miroir. Ne dit-on pas d’ailleurs que la propre mère de Marcel Proust lisait à son cher fils quelques pages de Loti ? Dans un exigeant travail réalisé en 1959 pour l’Association internationale des études françaises, Pierre Costil a mis en lumière cette parenté dont il situe l’acmé entre 1887 et 1890. L’auteur de la Recherche aurait été touché par la “méthode de reconstitution” de son inspirateur saintongeais, mentor inavoué lui-même hostile au travers de l’autobiographie. Loti évoque plus volontiers des “jets de clarté brusques”, couchés sur le papier comme une gouache encore fraiche. Le jeune Julien goûte ainsi à l’appel des marins comme pliant face au chant des sirènes d’une odyssée brimée. Cette ambivalence est aussi celle du confiné, porté à une introspection vertigineuse et à un goût d’ailleurs provisoirement contraint. Loti a poussé la création à son paroxysme en élevant son enfance molletonnée en épopée grandiose.

Façade voisine de la Maison de Pierre Loti, au 137 rue Pierre Loti à Rochefort (17) – Auteur Serge Lacotte via WikimediaCommons

Car Julien Viaud est un joueur jonglant avec son patronyme comme il le fait avec sa propre création. Il entremêle ainsi la transcription fidèle de ses pensées, lesquelles émanent d’un vieux Cahier intime partiellement exhumé dans Prime Jeunesse, et l’art d’un déguisement toponymique aux allures de fantaisie. Derrière ce Fontbruant absent des planisphères se cache ainsi le vrai village de Saint-Porchaire et la verdeur des chênes de Rochecourbon. Dans la même veine créatrice, il convient de noter que nombre de personnages sont identifiés dans le Roman au moyen de prénoms fictifs alors qu’ils retrouvent, dans la seconde partie de cette autofiction, leur franche identité. Lalie est ainsi abolie pour mieux rétablir la figure de tante Berthe. Tout agit comme un jeu de glace, où la souffrance de la mélancolie semble atténuée par l’inventivité d’un enfant créateur. Sans jamais tomber dans l’hétéronomie maladive d’un Pessoa frôlant souvent avec la dépersonnalisation créatrice et la schizophrénie littéraire, Loti entremêle donc à dessein l’identité heureuse du Protestant rochefortais, l’irrépressible envie d’ailleurs et la candeur d’un enfant soumis au dilemme de sa propre sensibilité.

Bien sûr, la richesse de Prime Jeunesse tient aussi et surtout dans le caractère initiatique du récit. C’est sur la terre des origines que Loti goûte pour la première fois aux plaisirs de la chair, la belle gitane dont il s’éprend à l’orée de son exil brestois incarnant à ses dépens la passion des contrées inconnues et des peuples encore inabordés.

Si cette œuvre est parfois réduite à l’expression d’irrémédiables contrastes, Loti opposant lui-même la blancheur lumineuse du Saintongeais à la frénésie colorée des voyages, on aurait tort d’extrapoler la moindre cassure biographique. L’auteur, qui a complété Le Roman d’un enfant à la fin de sa vie en lui adjoignant Prime Jeunesse, établit en réalité un pont entre ses expériences. Il avoue ainsi sans ambages qu’il aurait été probablement “moins impressionné par la fantasmagorie changeante du monde s’il n’avait commencé l’étape dans un milieu presque incolore, dans le coin le plus tranquille de la plus ordinaire des petites villes”, bornant ses plus grands voyages aux bois de la Limoise qui lui semblaient “profonds comme les forêts primitives”.

Ce récit de l’enfance a donc les traits d’une confession marquée par une grande continuité. Loti ne renie rien, bien au contraire. C’est cette absence de cassure qui fait la richesse du texte et son ambivalence. Celui-ci est à la fois la rétrospective mature des prémices de la vie et le tableau naïf des jeunes années de Viaud.

La tendre autofiction des étés saintongeais, sise au seuil d’une émancipation marine déjà érodée par la soif du retour, a beaucoup à nous dire d’un écrivain gommé par certains de ses pairs et soufflé par le Temps, suprême autorité qui révère pompeusement ou délaisse à jamais. On dit ainsi de Proust qu’il n’aurait jamais reconnu l’influence de Loti sur sa plume prolifique, plus volontiers portée par l’influence grandiose de Saint-Simon, de Gérard de Nerval et de Chateaubriand. Le Roman d’un enfant témoigne pourtant des prouesses d’un capteur de souvenirs, dont le Fontbruant remémoré n’a pas à rougir devant la noblesse de Combray. Henri Juin nous a légués une formule de bon aloi : Loti est “goinfre et gouffre”, assoiffé d’ailleurs et pourtant aspiré par l’intériorité du souvenir. Curieux écho à notre condition précaire de reclus malgré nous.

L’enfance est une valeur perdue, un terrain abandonné dont la richesse conditionne pourtant les quêtes ardues. C’est sans doute Georges Bernanos qui, sous la lune d’un Palma rougi par la guerre d’Espagne, a écrit les plus belles lignes à son propos : “On ne parle pas au nom de l’enfance, il faudrait parler son langage. Et c’est ce langage oublié ; ce langage que je recherche de livre en livre, comme si un tel langage pouvait s’écrire, s’était jamais écrit. N’importe ! Il m’arrive parfois d’en retrouver quelque accent…et c’est cela qui vous fait prêter l’oreille”. Loti aussi a réussi ce pari audacieux : faire parler l’enfance.

Afin de faire face à ces semaines de confinement qui s’enchaînent, notre camarade Paula Iselin, membre active de la Commission Culture, nous propose de partager quelques uns de ses coups de cœur, anciens ou récents, à propos de diverses sortes d’enfermement… #restonscheznous #restezchezvous 

 

Côté Littérature

 

 

Louise Penny “Le beau mystère”

(Série Une enquête de l’inspecteur-chef Armand Gamache)

Un huis clos au sein d’un monastère, caché au creux d’une forêt québécoise. Une communauté protégée par le silence et par sa passion pour le plain-chant, le “beau mystère”. L’assassinat du chef de chœur provoque l’irruption, dans ce lieu fermé à tout étranger, de deux enquêteurs, qui vont ainsi vivre l’expérience d’une retraite forcée, d’un étrange “confinement”.

 

Elena Piacentini, “Des forêts et des âmes” (2014)

(Série Pierre-Arsène Leoni, 6)

Un centre psychiatrique pour adolescents en difficulté, dans la forêt vosgienne. Une jeune femme dans le coma. Autour d’eux, le tissage étouffant des intérêts financiers.

 

Metin Arditi, “L’Enfant qui mesurait le monde” (2016)

(prix Méditerranée 2017, prix du meilleur roman des lecteurs Points 2017, Prix Littératures Européennes Cognac – Prix des Lecteurs 2017 )

Une petite île grecque, coupée de la modernité, où un jeune autiste tente d’ordonner le chaos du monde.

 

 

Côté Spectacle vivant

 

Et, pour écarter les barreaux, encore et toujours, la musique !

Un beau concert baroque, à la Chapelle Royale de Versailles, par le Concert d’Astrée, sous la direction d’Emmanuelle Haïm.

Le Requiem de Campra à la Chapelle Royale de Versailles

En première partie, deux grands motets, In convertendo Dominus, de Rameau ; In exitu Israël, de Mondonville; puis le Requiem de Campra.

Spectacle filmé le 20 novembre 2019 à la Chapelle Royale de Versailles
Tournée européenne en novembre 2019

 

Quelques réactions au “confinement”

Journal de confinement de Wajdi Mouawad, directeur de La Colline

Le journal du lundi 6 avril, Jour 21, est à écouter, par les amoureux des chats, en particulier, des animaux, en général !

 

Quelques émissions à [re]découvrir au gré des intérêts de chacun

Julia Margaret Cameron’s 1867 photograph Hypatia

 

Fête de la science 2017

Hypatie d’Alexandrie
Philosophe et mathématicienne grecque du IVe s., à la fin pour le moins tragique, merveilleusement interprêtée par Rachel Weicz, dans le film Agora, présenté au Festival de Cannes 2009, et largement primé (Prix Goya, festival international du film des Hamptons)

 

 

L’émission “Au cœur de l’orchestre” de France Musique, en particulier celle du 9 février 2020, qui nous permet de mieux appréhender les différents rôles des instruments au sein de l’orchestre, à partir d’extraits musicaux allant de Mozart à Eliott Carter (1908-2012).

 

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BREAKING NEWS – C’est samedi 11 mai dernier que nous avons croisé Trois Cafés Gourmands au Lycée Gay-Lussac, en tournage de leur 3e clip à Limoges pour leur dernier album. Parmi les trois chanteurs, un visage qui nous est familier, celui de Sébastien Gourseyrol, “ancien” professeur de mathématique à Gay-Lu.

Sébastien Gourseyrol et Mylène Madrias en tournage au Lycée – Photo Yves Lesperat

 

 

Vous les connaissez probablement, ils sont tous trois originaires de Corrèze, amis d’enfance. Mylène Madrias, intermittente du spectacle, Sébastien Gourseyrol, professeur de mathématiques, et Jérémy Pauly, ingénieur partagent leur passion pour la musique et interprètent de reprises sur les scènes locales, dès la fin de leur adolescence. Mylène, dit « Mymy » est au chant, Jérémy et Sébastien à la guitare et au chant

Chacun suit sa route, puis le trio se retrouve et reprend les concerts en 2013, ils évoluent, parcourent les scènes régionales, enregistrent leurs premiers CD sous le nom de Trois Cafés Gourmands.

 

 

En 2018, le trio connait un succès fulgurant avec leur chanson A nos souvenirs.

Parmi ces trois complices, Sébastien exerce en tant que professeur de mathématiques au Lycée Gay-Lussac. Face au succès du groupe, il met l’enseignement entre parenthèse et se consacrent pleinement à sa carrière musicale.

Leur dernier album Un air de rien connait déjà un large succès auprès du public avec plus de 200 000 albums vendus. Une grande tournée nationale, intitulée Un air détourné, démarre au printemps !

La sortie du clip est annoncée pour la mi-juin… Trois Cafés Gourmands, des talents à suivre avec attention.

 

 

Chaque année, l’ARAL, Association Régionale des Amis du Limousin, récompense les auteurs d’ouvrages mettant en valeur l’identité de la région, ses qualités, les richesses de son patrimoine. Pour l’édition 2019, deux de nos camarades, Anciens de Gay-Lu, sont récompensés : Pascal Plas et Fabrice Variéras.

 

L’Association Régionale des Amis du Limousin

ARALL’ARAL (Association Régionale des Amis du Limousin) a été fondée en juin 2015. Elle a pour but d’intervenir dans la vie culturelle régionale en mettant en valeur les richesses du patrimoine et l’identité de la région Limousin.

Elle repose sur trois manifestations différentes:

  • Un cycle de conférences au rythme d’une conférence tous les deux mois qui explore toutes les facettes de l’identité du Limousin
  • L’organisation de deux Journées itinérantes “Paysage et Patrimoine” au Printemps et à l’Automne
  • La remise d’un Prix ARAL.

Plus d’informations sur l’ARAL

 

Le Prix ARAL

Ce prix ARAL sera remis pour la troisième fois le 4 mars 2019 à la Bfm, à 17h. Il se divise en deux catégories : un Prix littéraire et en un Prix documentaire. Pour organiser ce Prix, l’association a bénéficié du soutien de la Bfm (Espace patrimoine) et de l’ALCA (ancien CRL).

Le prix ARAL récompense l’auteur d’un livre qui met en valeur l’identité de la région, ses qualités, les richesses de son patrimoine. La publication doit être récente (sur une période d’un an, de la fin octobre au 1er novembre de l’année suivante).

Le jury de l’ARAL s’est réuni le jeudi 24 janvier pour choisir les deux Prix ARAL 2019 à partir des ouvrages présélectionnés dans chacune des deux catégories. Comme l’an dernier, il a retenu des ouvrages qui avaient un lien profond avec le Limousin et faisaient preuve d’une qualité d’écriture.

Devant la richesse et la diversité des livres retenus pour le Prix Document le jury a divisé exceptionnellement le Prix Document 2019 en un Prix Limousin et un Prix Limoges.

Ce jury a attribué :

  • le Prix documentaire Limousin à Fabrice Varieras et Lionel Londeix pour leur livre Limousin (éditeur La Geste).
    Ce beau livre d’art a la volonté de célébrer un territoire. Le magnifique travail du photographe fait sentir ce qui à leur insu attache souvent les limousins de coeur à cette terre, qui leur fait sentir comment ils savent qu’ils appartiennent tout entier à ce pays. Ce livre n’est pas un catalogue, ni un guide touristique. Son traitement du sujet Limousin est original, puisque loin de tout cliché qui viserait le pittoresque facile ou le sensationnel, il nous propose une exploration intime et poétique de ce territoire que nous aimons. Pour cela, il cherche à capter, dans un lieu, comme le poète, “l’instant poétique”.
  • le Prix documentaire Limoges à Pascal Plas pour son livre Roger Gonthier, un architecte singulier (éditeur Le Puy Fraud).
    Roger Gonthier, un architecte singulierLe jury récompense un très bon livre qui manquait sur l’architecte Roger Gonthier qui a largement façonné la ville dans l’entre-deux guerres. L’ouvrage est très technique, très instructif, très documenté. Petite réserve discutable d’ailleurs puisque le but recherché est l’objectivité: l’historien Pascal Plas a choisi la rigueur scientifique, il a d’abord fait un travail de collecte remarquable. Il faut souligner la qualité de la documentation et sa réalisation graphique, la rigueur de la présentation, du plan, la précision de la narration et la précision exigeante dans la description des projets. Dans un style qui demeure de bout en bout objectif, il rend bien compte de l’ampleur et de la diversité des travaux de Gonthier, de leur nouveauté aussi.
  • le Prix Littérature à Jean-Marie Borzeix pour son roman L’homme qui aimait les arbres (éditeur Bleu autour).
    Il s’agit d’un récit autobiographique original, très émouvant, bouleversant même, qui pourrait s’intituler Le Livre de mon père. Le déversement de ses moindres états d’âme, la complaisance autobiographique sont à la mode aujourd’hui, mais tel n’est pas du tout le cas ici. L’auteur y parle avec pudeur, tendresse et gravité de son père, qui va mourir dans une maison de retraite et auquel il rend visite tout en essayant d’analyser et repenser (douloureusement mais pieusement) la relation filiale. Ce livre du Père constitue un magnifique adieu, d’autant plus touchant , qu’à partir de de ce point nodal final, l’auteur nous livre le récit d’une vie sans jamais abandonner la retenue et une pudeur extrême.

La déclaration et la remise des Prix auront lieu à la Bfm de Limoges, au pôle Patrimoine, le 4 mars 2019 à 17h, en présence de Monsieur Philippe Pauliat-Defaye, des auteurs, des éditeurs et de plusieurs personnalités. La cérémonie se clôturera par un verre de l’amitié offert par la Ville de Limoges.

Composition du jury 2019 :

  • Nicole Ferrier- Caverivière
  • Elisabeth Maciejowski
  • Thierry Ozwald
  • Rachel Lencroz
  • Sophie Leonard
  • Gabrielle Goulet
  • Françoise Lassoujade
  • Olivier Morand
  • Gérard Peylet

Toutes nos félicitations aux heureux lauréats.

 

Logotype des anciens du lycée gay-lussac de limogesChaque année, de nombreux camarades, Anciens du Lycée Gay-Lussac, publient des ouvrages sur de nombreux sujets. Vous pouvez retrouver régulièrement des articles les mettant en avant sur le Mag en ligne de l’association. Vous êtes un Ancien de Gay-Lu, vous avez récemment publié un livre, enregistré un album, réalisé un documentaire ou un film ? Faites-le nous savoir, nous nous en ferons le relais auprès des Anciens de Gay-Lu !!

 

Jacques Levet préside en juin 2018 le banquet parisien des Anciens de Gay-Lu au Sénat. Retour sur le parcours de ce brillant ingénieur issu du Lycée Gay-Lussac.

AMSTERDAM, JUNE 13TH 2016
Single Market Forum and Single Market Conference.
PHOTO MARTIJN BEEKMAN/EUROPEAN COMMISSION

Né le 8 juin 1958 à Limoges, marié et père de trois enfants, Jacques Levet a été élève de Gay-Lu de 1971 à 1976. Il est Directeur Technique de la FIEEC (fédération des industries électriques, électroniques et de communication) et ingénieur général de 1ère classe de l’armement (2ème section).

Ingénieur diplômé de l’Ecole Polytechnique (promotion 1978) et de l’Ecole Nationale Supérieure de Techniques avancées (ENSTA – promotion1983), il est ancien auditeur du Centre des Hautes Etudes de l’Armement (CHEAR – 2001).

Il a occupé pendant 30 ans différents postes de hautes responsabilités au Ministère de la Défense (à la Direction générale de l’armement et à l’Etat-major de l’armée de terre) ainsi qu’à l’OTAN (Bruxelles), comme directeur de programmes d’armement, responsable d’études et de coopérations internationales, ou responsable de pôle technique, dans le secteur des armements terrestres et des missiles.

De 2010 à 2013, il a occupé la fonction de Responsable ministériel aux normes et directeur du Centre de normalisation de défense. Durant cette période, il a été également administrateur de l’Association française de normalisation (AFNOR), vice-président du Bureau de normalisation de l’aéronautique et de l’espace (BNAE) et représentant de la France au Comité de la normalisation de l’OTAN.

Ayant quitté le Ministère de la Défense en décembre 2013 il a pris en janvier 2014 la fonction de Directeur Technique de la FIEEC. Au sein de cette fédération industrielle, il est notamment en charge, dans un contexte national, européen et international, des aspects normalisation, règlementation technique et certification.

Sa contribution aux missions de la fédération est :

  • de promouvoir l’industrie électrique et électronique, en valorisant le rôle moteur de cette filière dans la politique économique et de développement durable,
  • de développer la compétitivité de cette industrie en France et en Europe,
  • d’aider les entreprises du secteur à développer leurs activités, notamment à l’international,
  • et de développer une réflexion stratégique commune de l’industrie électrique et électrotechnique.

Jacques LEVET est également secrétaire général de l’Union technique de l’électricité (UTE), il préside le Comité directeur de la certification du Laboratoire central des industries électriques (LCIE), participe aux travaux du Comité stratégique Electrotechnologies auprès de l’AFNOR, et de son groupe de travail « influence à l’international ». Il est vice-président du Comité français d’accréditation (COFRAC), membre du Comité de la métrologie et du comité stratégique du laboratoire national de métrologie et d’essais (LNE) et membre de la commission Normalisation du MEDEF. Il est aussi Administrateur de Comité européen de normalisation électrotechnique (CENELEC) à Bruxelles.

Il est officier de l’ordre national du mérite et officier de la légion d’honneur.

 

Pour rencontrer d’anciens camarades de Lycée ou de prépa, participer à des rencontres de l’association, vous aussi, rejoignez le Réseau des Anciens de Gay-Lu !

Article rédigé par Romain Artiguebère, nouveau contributeur au Mag des Anciens de Gay-Lu, à l’occasion de l’anniversaire de la mort d’Alain Robbe-Grillet, disparu le 18 février 2008.

Qu’aurait-il pensé d’un panégyrique ? La question me taraude. Quelle distinction posthume peut-on décerner à un révolutionnaire de la prose ? L’interrogation demeure insoluble. Alain Robbe-Grillet a cassé l’image d’Epinal du vieux roman balzacien, rejetant les carcans formels et s’évertuant à écrire autrement. Le personnage ? La trame ? Le sens de l’intrigue ? Fioritures ! Considérations abrutissantes ! Poussières trop souvent érigées en totems ! L’académicien inabouti, décédé avant son intronisation sous la Coupole du Collège de France, a rayé les instructions des pères fondateurs et valorisé une évidence trop longtemps reléguée au rang de futilité : l’écrit est une réalité pour elle-même.

Il est difficile de rendre hommage à un sapeur de traditions. Je ne sais pas vraiment comment on fait l’éloge d’un destructeur de règles établies par les plus grands génies de la Littérature. J’entends Robbe-Grillet pester contre mon texte, quintessence du conventionnel, condensé de principes obsolètes. Pour contrer la critique tout en satisfaisant le lecteur désireux d’en savoir davantage sur l’inspirateur du Nouveau Roman, je procèderai en deux temps. Je me soumettrai d’abord au formalisme ambiant pour dessiner les contours d’une œuvre aujourd’hui oubliée. Le subversif a lui aussi besoin d’un éloge appuyé. Je m’engagerai enfin dans une audacieuse entreprise d’exhumation, en déterrant un style enfoui sous la médiocrité d’une littérature devenue simple objet de consommation.

Découvrir les créations d’Alain Robbe-Grillet, c’est pénétrer dans un univers qu’il faut savoir appréhender. C’est accepter d’oublier les prérequis subrepticement imposés par la doxa des mots. C’est tenter d’abandonner les jugements de valeur hérités d’un conditionnement qui rend toute contestation des formes jusque-là établies résolument absurde. Si le sujet de ce papier a toujours refusé de considérer le Nouveau Roman comme une école de pensée ou une théorie réifiée, il n’a jamais caché vouloir établir des « formes romanesques, capables d’exprimer de nouvelles relations entre l’homme et le monde ». L’œuvre est première pour ARG, « seule expression possible [du] projet » de l’auteur. J’ajouterai que le Nouveau Roman est comme une destruction travaillée, une abolition anticipée, un soulèvement dûment réfléchi. Robbe-Grillet a contesté pour bâtir la littérature de son époque et mis en perspective –au travers d’une série d’articles publiés entre 1953 et 1963- ses assauts contre les gardiens d’un temple stylistique à dépoussiérer d’urgence. Cette ambitieuse entreprise de renouvellement initiée dans les années 1950 a donné corps à un courant méconnu, balayé par la soif «d’histoires bien ficelées ». Le Nouveau Roman est comme une mine de diamants laissés bruts à dessein. Dans cette métaphore, Zola, Gide ou La Fayette ne seraient que de vulgaires joailliers destinés à magnifier un trésor utilisé comme simple moyen. Les bijoux de la plume révolutionnaire ne sont pas plus travaillés que les matières premières émergeant des entrailles de la terre. Ils sont pour eux-mêmes avant d’avoir à servir à quelque chose. Le mot doit cesser d’être ce « piège où l’écrivain enfermerait l’univers pour le livrer à la société ».

Alain Robbe Grillet parmi les auteurs du Nouveau Roman

ARG libère par l’enfermement. Bien qu’enserrés dans le boulevard circulaire de la ville fictive des Gommes ou murés dans la cité fantôme du roman éponyme, nous prenons conscience d’une réalité : les carcans d’hier emprisonnent davantage que les subtils stratagèmes du Nouveau Roman.

J’ai souvent cherché à expliquer, à combler les interrogations d’un lecteur conditionné par l’épure formelle dont il est résolument esclave. J’ai fini par comprendre qu’on ne peut juger le Nouveau Roman à l’aune de préconçus balayés par ce courant littéraire tout à la fois rafraichissant et déstabilisant. Prenez Topologie d’une cité fantôme et vous comprendrez ce que voyager sans boussole veut dire. Nul ne peut faire le procès de Robbe-Grillet avec les concepts qu’il prétend abolir. Les codes inhérents au canevas balzacien ne sont pas des dispositions suprêmes gardées par l’autorité morale qu’incarnerait l’Académie. Un fervent républicain peut-il voir son opinion légalement acceptée dans une monarchie de droit divin ? Le crime de lèse-majesté serait pour l’expression de sa pensée une disposition castratrice, obligeant de facto l’individu à sortir du cadre institutionnel pour laisser le lecteur apprécier ses propositions. Il en est de même pour Alain Robbe-Grillet, constamment attaqué par les cerbères de la vieille Académie. Le Nouveau Roman se goûte comme un met venu d’ailleurs, inconnu de notre palais trop longtemps parasité par une forme d’assuétude. Sa critique est une analyse débarrassée des a priori forgés par cette habitude érigée en maître intouchable. ARG construit la discontinuité comme le Nouveau Roman fomente les assauts d’une plume soucieuse de réorganiser l’écrit. Topologie d’une cité fantôme demeure à mes yeux la quintessence du tsunami créatif déferlant sur ce qu’il nomme les « vieux mythes de la ’’profondeur’’ ». Tous les repères chers au lecteur sont dynamités pour laisser place à l’œuvre brute, sans signification ostentatoire ni délimitation palpable. L’analyse de Sylviane Schwer est à cet égard tout à fait passionnante. Pour la mathématicienne, spécialiste de la représentation et du traitement du temps linguistique, « [il y a dans cette œuvre] une recherche systématique d’abolition de toute causalité par le moyen le plus immédiat, l’abolition de toute temporalité, en tant que structure ordonnée. Ce qui donne une impression d’indescriptible chaos ».

 

Alain Robbe Grillet jeuneL’hommage posthume est une forme d’accaparement. Les projecteurs sont braqués sur les soubresauts d’un vécu que la caste médiatique se plait à dépecer pour en extraire le suc. Robbe-Grillet mort, est-ce bien là l’intérêt d’un tel article ? Non. Jamais l’ancien académicien n’aurait toléré que l’on réduise le corpus né de sa plume à un parcours de vie. « L’artiste ne met rien au-dessus de son travail, et il s’aperçoit vite qu’il ne peut créer que pour rien », rappelle-t-il dans l’un de ses écrits. L’œuvre est semblable au corps vivant. Présente. Concrète. Palpable. Balayons la causalité, abandonnons les interrogations scientifiques et terrassons la logique pour pénétrer dans sa cité fantôme. Détruisons « l’univers des significations » pour voir dans les gestes et objets des réalités pures. Songeons aux Gommes et à l’étrange évocation de cet outil érigé en sujet. Cet infime élément n’est plus une vulgaire matière mentionnée pour exécuter la besogne d’un personnage. Elle est, par elle-même et pour elle-même. De l’aveu même de Robbe-Grillet, les « choses […] n’accepteront la tyrannie des significations qu’en apparence ». Si les objets contenus dans les cahiers de l’auteur sont en eux-mêmes une revanche sur l’homme élevé au rang de grand ordonnateur, donnons une place prépondérante aux œuvres du Nouveau Roman. Piochons dans les vieilles étagères ces bijoux bruts et durs et (re)découvrons cette littérature encore injustement décriée. L’œuvre d’art n’est en rien le laquais d’une idée ou d’un homme. C’est une réalité. Un fait. Un phare admiré pour sa forme.

 

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Ancien(ne) de Gay-Lu ? Faites-vous tirer le portrait par Laurent Bourdelas !

Fin 2016 – début 2017, Laurent Bourdelas fait poser devant l’objectif de son Olympus d’anciens élèves du Lycée Gay-Lussac avec un objet fétiche qu’il leur demande de choisir. Le travail sur la mémoire, à la fois individuelle et collective – celle aussi de l’établissement scolaire – se poursuit.

Laurent Bourdelas a été élève au Lycée Gay-Lussac à Limoges de la seconde à la classe préparatoire littéraire, à la fin des années 1970. Professeur d’histoire et géographie, il mène en parallèle un travail d’écriture (fictions, fragments littéraires, poésie, histoire) et photographique (diverses expositions « parcours » comme Rue d’enfance, pavillon de l’Orangerie – Lire à Limoges, 2003, ou Le Chant d’Oradour, Palais du Luxembourg, janvier 2007, sélection nationale du Printemps des Poètes). Ses travaux portent souvent sur la mémoire, des lieux et des gens. Comme l’écrivait le philosophe allemand Walter Benjamin : “s’approcher de son propre passé comme un homme qui fouille…”

Les photographies seront publiées sur le site et feront l’objet d’une exposition par la suite.

Vous souhaitez participer à ce projet ? Contactez Laurent Bourdelas pour vous faire tirer le portrait !

A titre d’exemple, voici une première photo, autoportrait de Laurent, prise par son fils Maël.

Laurent, gueule de Gay-Lu

1. Laurent, écrivain, photographe et homme de radio © Maël Bourdelas

Vous y êtes passé (ou non), vous ou l’un de vos proches, élèves du Lycée, prévoit d’intégrer prochainement l’une des CPGE (entendez Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles) à Limoges…
Vous vous posez mille et une questions sur ce qu’est une prépa au Lycée Gay-Lussac ?

Retrouvez, en vidéo, un aperçu  de l’ambiance de travail, la convivialité et la solidarité qui règne au sein des Classes Préparatoires, en 5 minutes et 47 secondes.

Olivier FAUGERE évoque, avec humour et bonne humeur, les cours, khôlles, devoirs, concours, l’état d’esprit des préparationnaires, la vie à l’internat… avec la participation de différents élèves, de l’actuel proviseur, M. TORRES, et d’autres encadrants du Lycée.

Montage et réalisation : Olivier FAUGERE Septembre 2015

Plus d’informations sur les Classes Préparatoires.