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La nouvelle multipolarité, entre affaiblissement des logiques de blocs et régénération des nations

Actuel étudiant à Sciences Po Rennes, ancien élève d’hypokhâgne au Lycée Gay-Lussac, Romain Artiguebère met en lumière les bouleversements d’un ordre mondial marqué par l’affaiblissement des alliances traditionnelles et la mise au ban des organisations internationales. 

 

« L’époque où nous pouvions entièrement compter les uns sur les autres est quasiment révolue. » La déclaration d’Angela Merkel, prononcée à l’issue du sommet de Taormina, soulève le désarroi que peuvent parfois ressentir les dirigeants les plus expérimentés de la planète. Tout à la fois concise et gorgée de dépit, cette sentence marque une prise de conscience. La chancelière est lucide quant au tournant géostratégique à l’œuvre aujourd’hui : l’évanouissement de l’ère des blocs et la fin de l’immuabilité des organisations internationales. L’OTAN, ultime vestige d’une lecture bipolaire de la diplomatie mondiale, est remise en cause par le président des Etats-Unis. Ce scénario inédit oblige les 27 à réfléchir sérieusement à l’érection d’une défense européenne indépendante. Si la déclaration d’Angela Merkel vise l’actuel locataire de la Maison-Blanche, il serait particulièrement réducteur de limiter les grands bouleversements des relations internationales à l’action d’un dirigeant élu depuis deux ans.

Carte Moyen-Orient

Une progressive recomposition des Alliances historiques

La Turquie du président Erdogan illustre à merveille la volatilité des ententes. Membre de l’OTAN depuis 1952 et fidèle alliée de Washington durant la guerre froide, Ankara semble aujourd’hui vouloir enjamber ses engagements historiques. Proche de la Russie poutinienne par intérêt, l’AKP se moque des injonctions d’une Alliance éloignée de ses préoccupations immédiates. Il s’agit avant tout, pour M. Erdogan, de panser la plaie syrienne et de limiter l’influence kurde. Pour cela, le Palais Blanc doit s’accorder avec le Kremlin, qui se veut protecteur du régime d’Assad et maître du jeu dans l’épineuse gestion d’Idlib. Cette entente Poutine-Erdogan, renforcée par une coparticipation au processus d’Astana, n’était pas une évidence au regard des tensions récurrentes entre les deux Etats, à commencer par l’assassinat d’Andreï Karlov, ambassadeur de Russie à Ankara, le 19 décembre 2016. Le gouvernement turc a également surpris en choisissant le système russe S-400 pour assurer sa défense aérienne. Deux systèmes devraient être livrés d’ici la fin de l’année, suscitant l’ire du Pentagone et l’inquiétude du patron de l’OTAN, Jens Stoltenberg. En moins d’un an, Turquie et Russie ont effacé les frictions bilatérales pour protéger leurs intérêts dans le dossier syrien.

L’élection de Donald Trump change par ailleurs la donne. Le commander in chief est régulièrement accusé de conspuer ses alliés pour mieux dialoguer avec les anciens ennemis de l’Amérique. Lors de son premier déplacement en Pologne, en juillet 2017, il a mis en exergue l’inégal investissement financier des membres de l’Alliance, opposant de facto les Etats respectant le critère des 2% et les mauvais élèves. Cette posture fragilise un peu plus l’OTAN, mettant dos à dos les « bons contributeurs » (Grèce, Estonie, Royaume-Uni) et les cancres supposés (Espagne, Allemagne ou Canada).

L’essoufflement de l’OTAN n’est pourtant pas imputable à Donald Trump. Le « pivot asiatique », théorisé dès 2008 par le duumvirat Obama-Clinton, a marqué le désintérêt de la précédente administration américaine pour la vieille Europe. A la remorque des Etats-Unis, l’UE n’est pas devenue la grande puissance politique et militaire vantée par un ardent fédéralisme. Catherine Ashton et Frederica Mogherini ont, comme Javier Solana en son temps, incarné l’échec de l’Europe puissance sur la scène internationale.

 

La nouvelle multipolarité ou la régénération des nations dans la résolution des conflits

La fin des superpuissances, évoquée par le président Macron lors de son premier discours à l’Assemblée générale de l’ONU, semble vectrice d’opportunités pour des Etats jusqu’ici avilis par la domination américaine. Le Japon de Shinzo Abe se rêve en acteur politique doté d’une véritable armée, la Russie de Vladimir Poutine cherche à laver l’affront de la décennie Eltsine, la Turquie tourne le dos à l’UE pour s’engager dans des coopérations bilatérales de court-terme et la Chine du président Xi se mue en géant militaire.

Face à cette régénération des nations comme acteurs de premier plan de la diplomatie mondiale, UE, ONU ou Alliance atlantique ont du mal à trouver leur place. La Turquie, naguère investie dans un processus d’adhésion à l’Union européenne, semble aujourd’hui lassée par les atermoiements bruxellois. Quant à la Russie, échaudée par des sanctions européennes héritées des vieux réflexes de la guerre froide, elle se tourne vers l’Asie et entreprend un rapprochement inédit avec la Chine. Xi Jinping a même accepté la participation de 900 de ses blindés à un exercice militaire sibérien, au début du mois de septembre. Pékin et Moscou illustrent là encore le bilatéralisme à l’œuvre sur l’échiquier mondial. Les organisations internationales semblent dépassées par les initiatives individuelles, qui rappellent les jeux d’alliances ayant conduit à la Première guerre mondiale. En Syrie, c’est un triangle Moscou-Téhéran-Damas qui fait face à l’axe Washington-Tel-Aviv-Riyad, sur fond de tension croissante entre l’Iran et l’Arabie saoudite. L’Etat hébreu, pourtant théoriquement ennemi de l’Arabie des Saoud, fait fi des désaccords sur le dossier palestinien pour affaiblir le régime des mollahs. De vieilles alliances tendent également à s’étioler, voire à partir en fumée. Au Pakistan, l’élection d’Imran Khan au poste de Premier ministre risque de mettre un terme à une coopération américano-pakistanaise déjà largement réduite. Washington mise davantage sur un rapprochement avec l’Union indienne de Narendra Modi. En Afghanistan, l’Iran chiite n’hésite pas à prêter main forte aux talibans, également courtisés par une Chine désireuse de faire régner l’ordre au Xinjiang. Dans la corne de l’Afrique, c’est l’Ethiopie d’Abiy Ahmed et l’Erythrée du président Afeworki qui entreprennent un rapprochement inédit. Partout, les statu quo éclatent et des initiatives localisées prennent le pas sur les blocages d’hier.

 

Si le constat d’Angela Merkel est juste, ses conclusions la conduisent dans l’impasse. Bien que consciente d’un bouleversement patent de l’ordre mondial et de son mythe supranational, la chancelière allemande en appelle à l’Union européenne pour contrer les nouveaux jeux de puissance. Le manque d’incarnation de Bruxelles sur la scène extérieur, la fadeur de ses commissaires et l’impossible unification de diplomaties résolument nationales, laissent poindre l’échec de l’Europe politique. L’UE n’est aujourd’hui qu’un vaste marché, totalement inaudible en dehors des cénacles de l’OMC. Les conflits mettent en opposition des nations momentanément coalisées pour aboutir à la défense de leurs intérêts. Tel est le principe de la nouvelle multipolarité.

 

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La Pologne, un voisin si difficile à comprendre

Ancien hypokhagneux au Lycée Gay-Lussac et actuel étudiant à Sciences Po Rennes, Romain Artiguebère nous dresse le portrait d’une Pologne complexe. Pendant près d’un an, il a vécu et travaillé chez ce « lointain voisin », tout à la fois profondément européen et prisonnier de sa propre Histoire.

 

Drapeau Pologne

« L’intrigue se déroule en Pologne, c’est-à-dire nulle part ». La sentence d’Alfred Jarry, issue de son discours prononcé le 11 décembre 1896 lors de la représentation d’Ubu Roi au Nouveau Théâtre, est piquante. Elle l’est d’autant plus lorsqu’on connait l’Histoire tourmentée de ce pays aux frontières historiquement mouvantes. La Pologne est avant tout une société faussement homogène, une culture au contenant terrestre évolutif, un assemblage de coutumes demeurées trop souvent sans port d’attache. Occulter le passé, marginaliser le poids des décennies de guerres et de luttes sur le Vieux continent, c’est nier le devenir du peuple polonais. Celui-ci, profondément lié aux temps révolus et aux vestiges du siècle passé, n’hésite pas à se livrer à une martyrologie trop souvent mortifère. La Pologne est donc un agrégat d’individualités soudées, un condensé de culture fièrement exhibée sur un territoire jalousement gardé. La nation, réalité reléguée au rang d’évidence dans nos démocraties d’Europe de l’Ouest, est le bien le plus précieux des sociétés orientales. Prenons conscience du fait qu’elles ont été délestées tardivement de la domination d’empires autocratiques. L’Allemagne nazie a détruit, l’URSS a gommé, la Pologne d’aujourd’hui veut donc s’affirmer. Curieux paradoxe que de célébrer avec tant de force la fin d’une époque douloureuse. Le culte des morts est une nécessité poussée à l’extrême dans ce pays bordé par la Baltique.

Il n’est besoin que de deux heures pour relier Paris à Varsovie. Deux petites heures d’avion et l’on découvre un fourmillement d’activités, de travaux et de chantiers dans une cité pourtant avilie par les blessures d’hier et angoissée par des menaces exagérées. La Russie fait peur, l’OTAN rassure, les Américains protègent et Bruxelles fait office de banque d’investissement pour projets patriotiques. J’ai eu l’occasion d’analyser de l’intérieur cette Pologne gorgée de paradoxes déroutants, ce pays méconnu à l’Ouest du Rhin, cette nation artificiellement célébrée. J’ai pu mesurer la complexité d’un partenaire européen dédaigné, ignoré ou détesté. Qu’en est-il réellement pour un Français vivant à Varsovie ? Quel bilan peut-on dresser d’une expérience de vie dans un Etat austère en pleine mutation ? Il n’est parfois pas nécessaire de quitter l’Europe, de s’enfermer longuement dans l’habitacle d’un puissant avion ou d’un train à grande vitesse pour sentir le poids du dépaysement, de la perte des repères et, donc, la nécessité d’adapter son quotidien à un cadre nouveau.

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