Une analyse politique du renouvellement sénatorial

Diplômé de Sciences Po et ancien Hypokhâgneux à Gay Lu (2013-2014), Romain Artiguebère est actuellement consultant en Affaires publiques dans un cabinet de lobbying parisien. Dans ce papier, il nous livre son analyse politique du dernier renouvellement sénatorial. Le 27 septembre dernier, à l’occasion de ce scrutin si particulier, la moitié de la Chambre haute a été pourvue pour six ans. Sous des rapports de force en apparence feutrés, se dessinent pourtant des dynamiques politiques à déceler.

 

C’est un qualificatif bien connu des étudiants de Sciences Po. Une antienne de constitutionnaliste. Un bon mot de juriste guindé. Dans les amphis de la rue Saint-Guillaume, on serine depuis longtemps la formule de Vedel aux affidés du droit : le Sénat, Chambre des territoires, fortin de stabilité rétif à l’écume du changement, serait depuis longtemps cette Assemblée du « seigle et de la châtaigne » imperméable aux alternances brutales et aux ruptures frontales. Conservateurs, les successeurs des Pairs de France le sont assurément dans le rapport qu’ils entretiennent avec leur propre institution. Pourtant, le scrutin du 27 septembre a donné à voir des bouleversements que le renforcement du groupe LR et la reconduction du président Larcher ont quelque peu masqués. Derrière l’arithmétique et l’implacable traduction des élections locales, ce scrutin doit son originalité à l’une de ses particularités : il n’aura fait que des perdants.

Hémicycle Sénat – © Jackintosh, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons

Le premier enseignement de ce renouvellement tient au clivage qu’il exacerbe entre les villes et les campagnes. Loin de l’instaurer, le suffrage indirect en souligne le caractère implacable et avalise l’observation de Goodhart selon laquelle les « anywhere » (en bon français, les « gens de partout » volatiles et mondialisés) s’opposent désormais aux « somewhere », ce « peuple de quelque part » attaché à la terre et résolument ancré dans une forme de continuité historique. Le seul traitement médiatique des dernières municipales aurait dû nous alerter tant il donnait à voir le fossé grandissant qui oppose désormais une certaine élite urbaine, enivrée d’un prétendu triomphe écologiste, à cette majorité silencieuse des villes moyennes, amplement acquise à la droite républicaine. Piégée par ce nouveau clivage entre le progressisme vert et le conservatisme modéré, la gauche radsoc est la première victime d’un face-à-face inévitable. Le groupe RDSE, incarnation du républicanisme débonnaire d’un Sud-Ouest rural où le clivage rebute autant qu’il désespère, voit ses garnisons sénatoriales maigrir et ses fiefs se détourner progressivement de lui. Le Tarn d’Emile Combes, jadis terre de Jaurès et de destins miniers, ne sera plus représenté que par des sénateurs du Centre. Dans le même mouvement, Gers et Tarn-et-Garonne garnissent les rangs des collectivités marquées par l’érosion du vieux radicalisme. Entre Condom et Auch, Raymond Vall s’incline ainsi devant un UDI. A Montauban, LR décroche un siège et accentue la marginalisation de Jean-Michel Baylet, baron déjà défait dans ce qui fut son fief pendant de longues années. Au cœur du Cantal jadis pompidolien, l’union de la droite balaye les forces radicales fièrement représentées par Jacques Mézard et Pierre Jarlier.

Si les conservateurs se gargarisent d’un succès attendu, vantant le gain de quatre sièges comme on triomphe d’une épopée sans faste et dépourvue d’éclat, ce scrutin sénatorial n’en est pas moins une alerte pour LR. Confinée dans sa défense des collectivités, la rue de Vaugirard s’en va garnir les rangs des chœurs décentralisateurs avec la place du colonel Fabien. A l’instar d’un PCF pourtant historiquement jacobin, le successeur du RPR reproduit les erreurs qui coutèrent tant à Robert Hue : renoncer à toute ambition nationale, au nom du rejet des frontières et de l’exaltation du local. Europhile depuis le quinquennat chiraquien, l’ex-UMP entonne désormais le seul refrain du « mouvement des terroirs », sans mesurer qu’un rassemblement voué au succès ne peut s’affaisser sur le seul velours rouge des strapontins du Luxembourg. Le pohérisation du président Larcher se traduit d’ailleurs par l’élasticité surprenante de sa majorité, laquelle dépasse l’épure de la cohérence et dilue les frontières du bon sens. Les chinoiseries politiques du Sénat donnent donc à voir des élus du MoDem, pourtant soutiens d’Emmanuel Macron, garantir la réélection de son pourfendeur au Plateau.

Les socialistes non plus n’ont pas de quoi être à la fête. Outre la perte d’une poignée de sièges, c’est la concurrence écologiste qui ne lasse pas d’interroger. Malgré les dénégations de Patrick Kanner, lequel ravive le souvenir des années Bel (2011-2014), la percée écologiste n’a rien à voir avec celle d’il y a neuf ans. A l’époque, les Verts durent leur Salut (et donc l’existence de leur groupe) aux accords négociés rue de Solferino. Martine Aubry, alors candidate aux Primaires citoyennes, eut à cœur de reproduire les contours de la « gauche plurielle » en distribuant les investitures comme autant de prébendes électorales. Le caractère composite de la gauche s’impose aujourd’hui aux mêmes socialistes, qui ne jouissent plus de leur magistère d’antan et ferraillent désormais dans leurs fiefs contre un ennemi interne. C’est ainsi que la même Martine Aubry échappa cet été à l’entreprise d’Europe Ecologie Les Verts, bien décidée à bouter l’ex-ministre hors de son Beffroi.
Peu de surprises du côté de La République en Marche, qui conserve un groupe faiblement doté en sénateurs. Il s’agissait toutefois pour le parti présidentiel du premier test au Luxembourg, le renouvellement de 2017 ayant donné à voir un recyclage d’élus PS passés sous pavillon macronien. Si l’arithmétique est aussi cruelle qu’attendue (défait aux municipales, le mouvement présidentiel ne pouvait guère escompter un triomphe), l’œcuménisme politique dont fait preuve le nouveau groupe – désormais rebaptisé RDPI, pour accueillir quelques électrons libres et libéraux- est aussi notable que factice. En exposant le ministre Lecornu dans ce scrutin pourtant feutré, l’Elysée a manifestement cherché à accompagner la mutation de l’électorat macronien, lequel se situe désormais sur un segment orléaniste de centre-droit. Cette manœuvre ne doit toutefois pas faire oublier que la plupart des sénateurs du groupe sont encore d’anciens élus de gauche, marquant là encore une rupture franche entre le dispositif politique de LaRem et la réalité sociologique de son vivier électoral.

En dépit de ces analyses, on aurait tort d’extrapoler à l’excès ce résultat biaisé par un scrutin alambiqué. Dans les départements soumis à la proportionnelle (représentés par plus de deux sénateurs), prospère le règne des partis urbains où percent les écologistes. Dans la ruralité, le maillage des édiles reconduits consacre a contrario la domination d’une droite affadie. Les enfants du Général se muent sans crier gare en héritiers du MRP. N’en déplaise au président Larcher, qui jouit d’une légitimité fort étroite, le suffrage indirect induit un cens caché qu’une unique analyse ne peut seule révéler.

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